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Le mot pastiche : du four au kiosque

Bibliothèque nationale de France
Définition imagée d'un pastiche de presse
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Histoire de la démarche
Le pastiche au coeur de l’acquisition de savoir-faire
Toute transmission de savoir-faire suppose une part d’imitation d’un ou de plusieurs modèles. L’apprenant prend nécessairement appui sur la manière dont un maître pratique la matière qu’il enseigne, quitte à s’en moquer ou à prendre distance ensuite. Et, muni de ce savoir, il prend conscience d’avoir acquis à son tour des dispositions qui ne sont pas banales, et qui le distinguent de ceux qui n’ont pas suivi le même parcours. Ce constat peut engendrer deux attitudes. D’une part, l’imitation peut devenir un jeu en soi dont les codes et les finalités sont partagés par les apprenants, ce qui contribue à les souder en communauté ; d’autre part, le savoir-faire peut être exploité en vue de nouvelles productions d’œuvres ou d’artefacts1.

Débat entre Eschyle et Euripide dans Les Grenouilles
Les Grenouilles est une comédie représentée pour la première fois à Athènes, lors de fêtes données en l'honneur de Dionysos : les lénéennes. Elle met en scène la catabase de Dionysos aux Enfers, qui, lassé de la poésie athénienne de cette époque, souhaite absolument ramener Euripide d'entre les morts. Arrivé à destination, le dieu organise un débat poétique entre Eschyle et Euripide afin de pouvoir juger la qualité des vers de chacun. Aristophane produit une forme de pastiche dans ce passage, imitant les styles des deux poètes pour les détourner à des fins satiriques et railler la tragédie grecque qu'il estime sur le déclin. Si nous accédons à certaines ficelles comiques du pastiche littéraire qui se joue ici, nous ne pouvons saisir tout à fait le pastiche musical qui s'y superposait, la musique et la danse qui composaient aussi la pièce ne nous étant pas parvenus. Néanmoins, grâce aux allusions du texte et aux papyrus musicaux d'Euripide qui ont été retrouvés, nous pouvons préjuger de l'importance de ce ressort comique.
Bibliothèque nationale de France
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Page du Codex Buranus (Carmina Burana)
Le Codex Buranus, ou Carmina Burana, est une vaste anthologie de chants profanes composés en grande partie en latin médiéval et en haut-allemand pour certains textes. Il a été redécouvert au début du 19e siècle dans le monastère de Benediktbeuern, mais provient probablement de Carinthie (sud de l'Autriche) où il aurait été rédigé vers 1230. La poésie-morale satirique, les chansons et jeux spirituels qui le constituent, témoignent d'une solide connaissance de la Bible, qui s'y trouve détournée. Les auteurs, anonymes, n'ont pour la plupart pas été identifiés, mais une partie des textes se rapproche des productions des Goliards. En 1935-1936, Carl Off met en musique vingt-quatre des poèmes du manuscrit.
Bayerische Staatsbibliothek de Munich
Bayerische Staatsbibliothek de Munich
L’école, l’atelier, l’étude de notaire ou le cabinet d’avocat, l’hôpital ou le couvent, la cellule du parti ou la loge sont, parmi bien d’autres, des lieux privilégiés pour acquérir des compétences ainsi que la possibilité de s’en moquer sans pour autant être mis « hors-jeu ». Assez logiquement, c’est moins la matière que la manière des savoirs qui se prête le mieux à la plaisanterie. Les aspects les plus extérieurs, les plus stéréotypés des rituels sont privilégiés parce qu’ils ne mettent pas en question la compétence des impétrants. Des traces de cet esprit sont connues depuis la plus haute antiquité, qui sont transmises, par exemple, par les satires grecques et les comédies d’Aristophane. Elles ont également été répertoriées dans les sermons parodiques du Moyen Âge, comme dans de nombreux avatars des textes bibliques.
Disciple face à son maître ou exercice de style ?
Les ateliers de peinture jouent ici un rôle essentiel. Les élèves doués sont censés pouvoir reproduire la « manière » du maître, et participer ainsi à l’élaboration d’œuvres collectives reconnaissables par la clientèle, et vendues sous une signature unique. C’est en pensant à cette réalité que l’encyclopédiste Jean-François Marmontel propose à la fin du 18e siècle sa définition du pastiche : « Ce mot s’emploie aussi, par translation, pour exprimer en littérature une imitation affectée de la manière et du style d’un écrivain ; comme on l’emploie au propre, pour désigner un tableau peint dans la manière d’un grand artiste et exposé sous son nom. » L’expression « à la manière de » est restée. Elle est le titre de l’ouvrage de Charles Müller et Paul Reboux, dont les premières séries paraissent en 1907, l’année même où Marcel Proust publie L’Affaire Lemoine, les trois auteurs rivalisant dans leur capacité à imiter le style d’écrivains connus.

À la manière de
L’expression « à la manière de » est le titre de l’ouvrage de Charles Müller et Paul Reboux, dont les premières séries paraissent en 1907, l’année même où Marcel Proust publie L’Affaire Lemoine, les trois auteurs rivalisant dans leur capacité à imiter le style d’écrivains connus.
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Une grande différence sépare toutefois Antoine Van Dyck, disciple de Rubens, et Proust, imitateur de Flaubert : le premier ne signe pas les œuvres qu’il produit sous la signature de son maître et patron, tandis que le second communique avec délectation ses meilleurs pastiches à ses correspondants, puis au grand public. Le premier pastiche dès lors avec sérieux, sans trace d’ironie aucune, tandis que le second parsème son texte de discrètes allusions. Parfois également, l’imitation se généralise à une œuvre entière, et vise à faire rire un plus vaste public, quitte à ne retenir de son modèle que les traits les plus caricaturaux. Dans ce cas, le pastiche devient parodie. Au 17e siècle, on séparait ainsi la « fine raillerie » de la déformation grossière ou approximative. Par ailleurs, l’imitation pure attribuée à une autre signature que celle de l’exécutant renvoie le pastiche du côté du faux ou de la contrefaçon.

Couverture de Pastiches et Mélanges, de Marcel Proust
En 1908, « l'affaire Lemoine » est au coeur de l'actualité journalistique. Sombre histoire d'escroquerie, Marcel Proust en fait son récit dans les colonnes du Figaro. Il choisit le pastiche pour retranscrire l'ambiance du procès, adoptant tour à tour la manière d'écrire de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Régnier, Michelet, Faguet et Renan. En 1919, la NRF publie ces textes ainsi que des préfaces écrites par Proust dans un recueil intitulé Pastiches et Mélanges.
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Marcel Proust pastiche Flaubert
En 1908, « l'affaire Lemoine » est au coeur de l'actualité journalistique. Sombre histoire d'escroquerie, Marcel Proust en fait son récit dans les colonnes du Figaro. Il choisit le pastiche pour retranscrire l'ambiance du procès, adoptant tour à tour la manière d'écrire de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Régnier, Michelet, Faguet et Renan. En 1919, la NRF publie ces textes ainsi que des préfaces écrites par Proust dans un recueil intitulé Pastiches et Mélanges.
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Les différents lieux d'expression
Musique et architecture
Le pastiche est donc fondamentalement, au départ, une forme de reprise, une sorte de collage de morceaux identifiables. On le trouve dans tous les arts. Lorsque Joseph Haydn présente en 1789 son pasticcio Circe ossai l’Isola Incantata, il mélange en fait des airs de sa composition avec La Maga Circe de Pasquale Anfossi représentée à Rome l’année précédente. Soumis à d’intenses contraintes de production, mais également sans doute par choix esthétique, il pratique le genre à maintes reprises. Ce n’est pas un hasard si Reynaldo Hahn, rivalisant en musique avec les pastiches de son ami Marcel, « eut le caprice d’écrire un thème varié dans la manière de Haydn » (Le Ménestrel, 31 Janvier 1914).
En architecture, la reprise d’éléments normés de l’Antiquité ou de la Renaissance est à la base du classicisme ; mais le « faux vieux » romantique est souvent un pastiche médiéval. Le château de Ferrières, bâti entre 1855 et 1859 pour le fondateur de la branche française des Rothschild, est conçu comme un pastiche du style Renaissance à l’italienne destiné à célébrer l’image que la famille avait de sa splendeur. Ainsi, contrairement au pastiche littéraire qui privilégie des textes brefs évoquant le style des auteurs imités, le pastiche musical ou architectural peut conduire à des œuvres de grande ampleur.

Palais Carignan, Turin
Le palais Carignan est un palais baroque à Turin.
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Arrivée de Sa Majesté l'empereur au château de Ferrières
Le château de Ferrières, bâti entre 1855 et 1859 pour le fondateur de la branche française des Rothschild, est conçu comme un pastiche du style Renaissance à l’italienne destiné à célébrer l’image que la famille avait de sa splendeur. Ainsi, contrairement au pastiche littéraire qui privilégie des textes brefs évoquant le style des auteurs imités, le pastiche musical ou architectural peut conduire à des œuvres de grande ampleur.
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Extension à la presse
Il n’est pas indifférent de rappeler que les pastiches de Proust ont paru d’abord dans Le Figaro.

Marcel Proust pastiche Flaubert
En 1908, « l'affaire Lemoine » est au coeur de l'actualité journalistique. Sombre histoire d'escroquerie, Marcel Proust en fait son récit dans les colonnes du Figaro. Mais il choisit le pastiche pour retranscrire l'ambiance du procès, adoptant tour à tour la manière d'écrire de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Régnier, Michelet, Faguet et Renan. En 1919, la NRF publie ces textes ainsi que des préfaces écrites par Proust dans un recueil intitulé Pastiches et Mélanges.
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La presse a toujours été un vecteur essentiel de la publication des pastiches, notamment dans la critique théâtrale et littéraire. Elle invente à cette fin un grand nombre de formes, depuis le résumé parodique illustré, comme ceux que Marcelin, graveur et illustrateur, fait paraître dans Le Journal amusant, jusqu’à la « bibliothèque de l’homme du monde » publiée dans La Vie parisienne en 1864, qui offre « une série de boulettes littéraires où l’homme du monde trouvera condensés en quelques lignes les traits saillants des ouvrages les plus connus. Il suffira d’en avaler une de temps en temps et de s’en souvenir à propos pour se donner l’air le plus fin connaisseur. » Dans la petite presse en particulier, mais pas seulement, le pastiche s’étend aux journaux eux-mêmes2.

Résumé parodique dans le Journal Amusant
À ses débuts, Marcelin participe en tant que dessinateur au Rire ou au Journal Amusant de Philipon. Il propose ici un résumé parodique illustré d'une représentation de la Dame aux Camélias. En janvier 1863, Marcelin fonde la Vie Parisienne, moeurs élégantes, choses du jour, fantaisies, voyages, théâtres, musiques, modes dont il est directeur de publication jusqu'en 1886. Le titre de presse, qui lui survivra, se veut moins sérieux que les journaux de caricatures déjà existants. Il se fait le rapporteur des distractions et sorties mondaines qui rythme la vie d'une certaine frange sociale de la capitale.
Bibliothèque nationale de France
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Dans ce contexte, l’équivalent du style dans les arts plastiques ou en littérature, qui signe la manière d’un créateur particulier, est ce que l’on nomme aujourd’hui la maquette du journal. Le mot est tiré de l’italien macchietta, et il désigne l’esquisse que réalise le décorateur de théâtre ou l’architecte d’un bâtiment. C’est très exactement ce que le Grand Larousse du XIXe siècle a en vue lorsqu’il différencie la composition du journal, activité d’application, de la mise en page, acte créatif comparable « au travail conçu et dirigé par l’architecte ». Le pastiche de presse est donc avant tout la reprise, totale ou partielle, de la maquette d’un journal. Relayée en particulier par les hebdomadaires satiriques ou caricaturaux qui se multiplient à partir des années 1840, l’imitation des maquettes devient une activité fort prisée des rédacteurs de journaux. Elle se prolonge jusqu’à nos jours.
Reste toutefois que l’expression « pastiche de presse » est un peu réductrice. Elle recouvre toutes sortes d’imitations, les unes visant à tourner un titre en dérision (le Bigaro en place du Figaro), d’autres brodant sur un genre journalistique, comme la presse des métiers (Le nécrologe, journal des croque-morts), ou exploitant le succès d’une matrice particulière (comme La Lanterne d’Henri Rochefort, maintes fois imitée et parodiée). Si certaines productions sont bien des « à la manière de » amusants, d’autres ont porté de salutaires polémiques (comme le Transigeant, 25 novembre 1898, qui combat l’antisémitisme de L’Intransigeant), ou des actes de résistance, comme le célèbre faux Nouvelliste de Lyon, daté du 31 décembre 1943. 3
Notes
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Lire Histoire du pastiche. Le pastiche littéraire français, de la Renaissance à nos jours, Paul Aron, Paris, PUF, 2008.
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Lire Parodies de journaux ou journaux pour de rire, Marie-Ève Thérenty, dans : Le rire moderne [en ligne]. Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2013
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Pour en savoir plus : Paul Aron et Jean-Didier Wagneur, La Presse en trompe-l’œil. Répertoire bibliographique des journaux imités, détournés et mystifiés Tusson, Du Lérot éditeur, 2022, 104 p.
« La presse en trompe-l’œil. Imitations, détournements, mystifications », Histoires littéraires, avril-mai-juin 2022, vol. 23, n° 90 (articles de Paul Aron, Marie-Ève Thérenty et Jean-Didier Wagneur, interview de Benoit Prot et Sébastien Liébus)
Provenance
Cet article a été conçu dans le cadre de l'exposition Pastiches de presse, présentée à la BnF du 4 avril 2023 au 29 octobre 2023.
Lien permanent
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