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Quand la littérature raconte l'histoire des bijoux et des gemmes

Bibliothèque nationale de France
Atelier de joaillerie et de bijouterie
Bibliothèque nationale de France
Sociopoétique du bijou
Selon les historiens de la littérature, Alain Viala et Paul Aron, on trouve dans les textes des écrivains du 19e siècle « une forme de sociologie spontanée1 ». Proche d’une histoire culturelle, la sociopoétique se définit comme un champ d’analyse prenant en compte les représentations sociales comme construction du texte littéraire. Il convient alors de s’intéresser aux données dévoilées sur le bijou au sein des romans réalistes, romantiques, naturalistes, symbolistes ou encore décadents. Quelles représentations le texte littéraire fait-il du bijou ? Quels éléments sont portés à notre connaissance ? Dans la mouvance des réflexions respectives élaborées par les chercheurs en littérature Alain Montandon et Sophie Pelletier, il s’agit d’aborder le bijou du texte littéraire comme véritable miroir de la société, comme indice du réel.
L’art de paraître
Le 19e siècle voit poindre le triomphe de la société de consommation. Avec elle émerge toute une culture marchande et industrielle, pensons à la naissance des grands magasins, d’usines à gros effectif, de nouveaux systèmes bancaires. Dans ce contexte, on remarque que la littérature laisse une place de choix, pour ne pas dire une place centrale, au bijou. Désireux de se distinguer et de conforter leurs positions économiques et sociales, certains personnages suggèrent par le port de bijoux deux tendances développées dans les travaux du psychosociologue Gabriel Tarde (1843-1904) et de l’américain Thorstein Veblen (1857-1929) : la recherche de distinction et la quête d’imitation. Avec le bijou, on se donne à voir, on se montre, on s’affirme.

La Parure
« Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de diamants ; et son cœur se mit à battre d'un désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-même ».
Dans la nouvelle réaliste La Parure, publiée en 1884, Mathilde exprime son fort désir de « plaire, être enviée, être séduisante et recherchée ». Pour ce faire, elle se fait ainsi prêter par une amie une superbe rivière de diamants. Au bal, le succès est à son comble. Mais le bijou est perdu et il faut rembourser le joyau … qui s’avère être un faux. La mésaventure de Mme Loisel et son mari est à rapprocher des avancées techniques en termes d’imitation de gemmes. Des pierres en doublet, contrefaisant le diamant sont en effet proposées à cette époque par différents bijoutiers spécialisés dans la bijouterie et joaillerie dite d’imitation. On notera pour la contrefaçon du diamant au début du siècle le nom de Paul Bourguignon (1784-1833). Fabricant de strass rue de la Paix, il fut reconnu pour son brevet d’invention consistant au « perfectionnement des pierres adamantoïdes », ressemblant fortement à des diamants bien que n'en étant pas réellement.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France
Dans un monde régi par le regard, où il faut voir et être vu, les bijoux et les gemmes participent à la parade sociale. Si chez Honoré de Balzac (1799-1850) dans La Rabouilleuse, l’héroïne Flore Brazier est décrite « comme un diamant brut, moulé par le bijoutier pour valoir son prix », ce qui se trame dans les espaces d’expression du paraître que sont les salons, le théâtre ou encore le bal trouve un écho chez Guy de Maupassant (1850-1893). Dans La Parure, l’écrivain donne à lire l’économie du bijou, la pratique du bal, l’envie de se distinguer, le devoir de se parer. Autant d’éléments qui font des bijoux, les témoins et les indices de pratiques sociales et de rites bien attestés au cours du 19e siècle. Le bijou sert donc d’une part d’outil de comparaison à l’écrivain, dans l’élaboration de ses descriptions, d’autre part comme sujet littéraire à part entière.

Chaîne et montre avec grenats et cabochons
Selon le joaillier et historien Henri Vever (1854-1942) dans son célèbre ouvrage sur l’histoire de la bijouterie française au 19e siècle, la maison Janisset a été fondée sous la Restauration, en 1824 par deux frères. D’abord installé au 126, galerie de Valois au Palais-Royal puis passage des Panoramas, l’entreprise connaît un certain essor sous le règne de Louis-Philippe. Durant cette période le joaillier et dessinateur Alexis Falize (1811-1898) dirige les ateliers. Sous le Second Empire, la maison s’établit 112, rue de Richelieu et acquiert une véritable renommée en tant que joaillier ordinaire de l’empereur. Si la presse de l’époque encense le nom de Janisset, il est également cité dans plusieurs romans du 19e siècle : chez de Banville, de Musset ou encore de Kock.
BnF
BnF
À eux seuls, les bijoux construisent tout un univers référentiel de codes et de convenances. Comme l’affirme Rose Fortassier, la mode et les toilettes qui peuplent l’univers littéraire2 informent sur les détails de la vie quotidienne et les rapports à l’apparence. En 1886, dans son œuvre Spirite, Théophile Gautier (1811-1872) aborde encore une fois la pratique du bal. La jeune fille de l’histoire se doit d’apparaître pour sa première invitation en ce lieu de représentativité des plus codés, dans une tenue bien réglementée :
« Il fallut s’occuper de ma toilette ; une toilette de bal est tout un poème ; celle d’une jeune fille présente de vraies difficultés. Elle doit être simple, mais d’une simplicité riche, qualités qui s’excluent ; une robe légère, d’une entière blancheur, comme dit la romance, ne serait pas de mise. Je me décidai, après bien des hésitations, pour une robe à double jupe en gaze lamée d’argent, relevée par des bouquets de myosotis, dont le bleu s’harmonisait à merveille avec la parure de turquoises que mon père m’avait choisie chez Janisset ; des poinçons de turquoises, imitant la fleur dont ma robe était semée, formaient ma coiffure »
L’écrivain relaie ici d’une certaine manière les informations présentes dans les manuels de savoir-vivre de l’époque. Il appuie par ailleurs l’historicité de son récit en citant Janisset, une maison de joaillerie très en vogue durant la première moitié du 19e siècle.
J'admire profondément tout votre passage sur l'addition ; mais vous me permettrez de vous dire que Mlle de Vardon a un singulier goût en fait de toilette. Elle porte une broche camée et un bracelet de cheveux, deux horreurs !
Dans une lettre à l’écrivaine française Amélie Bosquet (1815-1904), Gustave Flaubert (1821-1880) encense le travail fait dans Jacqueline de Vardon, mais critique les bijoux en cheveux que porte le personnage du roman-feuilleton de 1867. Connus depuis le 17e siècle, les bijoux en cheveux sont à la mode au cours des périodes suivantes. Ils peuplent ainsi le conte du Nain Jaune de la Comtesse d’Aulnoy (1651-1705), la cassette de Germinie Lacerteux des frères Goncourt et la nouvelle Antonie de Villiers de L’Isle-Adam (1838-1889).
![Apprendre soi-même l'art de la coiffure
[Self Instructor in the Art of Hair Work]](https://cdn.essentiels.bnf.fr/media/images/cache/crop/rc/q7wl4tQC/uploads/media/image/20240221170555000000_hvd.jpg)
Apprendre soi-même l'art de la coiffure
[Self Instructor in the Art of Hair Work]
[dressing hair, making curls, switches, braids, and hair jewelry of every description]
Les bijoux en cheveux sont particulièrement à la mode au 19e siècle. Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, bercée par la vague romantique, ce type de bijoux pousse la tendresse et l’attachement pour une personne à son paroxysme puisque l’on porte sur soi une partie d’un être cher à notre cœur. Les bijoux en cheveux sont travaillés (tressés, tissés et collés en mèches) par des spécialistes à l’instar du célèbre Charles Lemonnier, bijoutier et dessinateur en cheveux pour l’impératrice Eugénie ou l’Empereur du Brésil. On en fait alors des bracelets, des médaillons et des bagues comme celles que s’échangent en gage d’affection Stephen et Magdeleine dans Sous les Tilleuls (1832) du journaliste et auteur français Alphonse Karr (1808-1890). Dans ce roman, un jeune homme romantique, Stephen, quitte le foyer familial à la suite d’une dispute avec son père qui veut lui imposer un mariage. À la campagne où il se réfugie, il rencontre et tombe amoureux de Magdeleine. Afin de sceller leur passion, les amants s’offrent des anneaux avec leurs cheveux respectifs : « Je t'envoie, en échange de ta bague, que j'ai baisée mille fois, une bague semblable, faite de mes cheveux ». Cette preuve d’amour sera malheureusement mise à mal à plusieurs reprises au sein du récit : manquant d’argent pour se rendre au Théâtre, Stephen se voit dans l’obligation de mettre le bijou en gage tandis que Magdeleine, sur les recommandations d’une amie, se sépare de la bague pour ne pas exposer son amour secret à la société.
« Il chercha sur lui, et ses yeux s'arrêtèrent sur la bague de Magdeleine : cette bague était en or et paraissait avoir quelque valeur ; il se souvint qu'il y avait dans la ville une vieille femme qui prêtait sur gages ; il y avait quelque chose qui lui serrait le cœur à penser qu'il allait se séparer de cette petite bague. Les cheveux de Magdeleine, un don de son amour, une partie d'elle allait passer aux mains d'une étrangère, pour de l'argent ! Mais il songea aussi que, si Magdeleine ne le voyait pas au théâtre, elle pourrait craindre un accident ou soupçonner de l’indifférence ; la vieille femme lui donna le florin dont il avait besoin. »
© [2024] President and Fellows of Harvard College
[Self Instructor in the Art of Hair Work] |
© [2024] President and Fellows of Harvard College

Album illustré de dessins en cheveux
Les bijoux en cheveux sont particulièrement à la mode au 19e siècle. Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, bercée par la vague romantique, ce type de bijoux pousse la tendresse et l’attachement pour une personne à son paroxysme puisque l’on porte sur soi une partie d’un être cher à notre cœur. Les bijoux en cheveux sont travaillés (tressés, tissés et collés en mèches) par des spécialistes à l’instar du célèbre Charles Lemonnier, bijoutier et dessinateur en cheveux pour l’impératrice Eugénie ou l’Empereur du Brésil. On en fait alors des bracelets, des médaillons et des bagues comme celles que s’échangent en gage d’affection Stephen et Magdeleine dans Sous les Tilleuls (1832) du journaliste et auteur français Alphonse Karr (1808-1890). Dans ce roman, un jeune homme romantique, Stephen, quitte le foyer familial à la suite d’une dispute avec son père qui veut lui imposer un mariage. À la campagne où il se réfugie, il rencontre et tombe amoureux de Magdeleine. Afin de sceller leur passion, les amants s’offrent des anneaux avec leurs cheveux respectifs : « Je t'envoie, en échange de ta bague, que j'ai baisée mille fois, une bague semblable, faite de mes cheveux ». Cette preuve d’amour sera malheureusement mise à mal à plusieurs reprises au sein du récit : manquant d’argent pour se rendre au Théâtre, Stephen se voit dans l’obligation de mettre le bijou en gage tandis que Magdeleine, sur les recommandations d’une amie, se sépare de la bague pour ne pas exposer son amour secret à la société.
« Il chercha sur lui, et ses yeux s'arrêtèrent sur la bague de Magdeleine : cette bague était en or et paraissait avoir quelque valeur ; il se souvint qu'il y avait dans la ville une vieille femme qui prêtait sur gages ; il y avait quelque chose qui lui serrait le cœur à penser qu'il allait se séparer de cette petite bague. Les cheveux de Magdeleine, un don de son amour, une partie d'elle allait passer aux mains d'une étrangère, pour de l'argent ! Mais il songea aussi que, si Magdeleine ne le voyait pas au théâtre, elle pourrait craindre un accident ou soupçonner de l’indifférence ; la vieille femme lui donna le florin dont il avait besoin. »
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Chez Zola (1840-1902) ou Barbey d’Aurevilly (1808-1889), les personnages sont donc parés selon les tendances du moment : flèches, épingles ou poignards sont piqués dans la chevelure tandis que le front de la maîtresse du Comte de Ravilla dans Le plus Bel amour de Don Juan (1869) est serti d’une ferronnière.

Alexandra (1844-1925), Princesse de Galles habillée en Marie, Reine d’Écosse
En 1871, à Londres, lors du bal de Waverley, du nom du premier roman historique de Sir Walter Scott (1771-1832), les invités portent des costumes faisant référence aux personnages des différentes histoires développées par l’écrivain écossais dont l’événement célèbre le centenaire. « Alix », princesse de Galles et reine consort d’Edouard VII est parée en Marie Stuart en référence à l’ouvrage L’Abbé (The Abbot) paru en 1820. Dans ce roman, la mention des oiseaux est récurrente et l’on trouve dans la maison du docteur Luc Lundin des spécimens empaillés à l’instar de celui qui orne le centre de l’éventail de la reine lors du bal. Ce type d’ornement est en vogue durant le 19e siècle. Si des colibris naturalisés parent les chapeaux et les éventails des élégantes, ils sont également présents en bijouterie. Grâce aux collectionneurs comme John Gould (1804-1881), l’Europe découvre toutes sortes d’oiseaux exotiques. 1500 spécimens empaillés dont 320 espèces d’oiseaux-mouches sont ainsi exposées dans un pavillon temporaire du Zoological Gardens lors de l’exposition universelle de 1851 à Londres. C'est ainsi qu'une véritable tendance se développe autour des années 1860-1870. Ces volatiles aux plumages colorés et irisés sont montés en collier ou encore en boucles d’oreilles et certains bijoux de ce type sont présentés lors de l’Exposition internationale de 1872 dans la capitale anglaise. Harry Emmanuel (1831-1898) fut l’un des premier bijoutier et joaillier d’Angleterre à fabriquer des bijoux-colibris.
© The Trustees of the British Museum
© The Trustees of the British Museum

Éventail « Colibri rubis-émeraude brésilien »
En 1871, à Londres, lors du bal de Waverley, du nom du premier roman historique de Sir Walter Scott (1771-1832), les invités portent des costumes faisant référence aux personnages des différentes histoires développées par l’écrivain écossais dont l’événement célèbre le centenaire. « Alix », princesse de Galles et reine consort d’Edouard VII est parée en Marie Stuart en référence à l’ouvrage L’Abbé (The Abbot) paru en 1820. Dans ce roman, la mention des oiseaux est récurrente et l’on trouve dans la maison du docteur Luc Lundin des spécimens empaillés à l’instar de celui qui orne le centre de l’éventail de la reine lors du bal. Ce type d’ornement est en vogue durant le 19e siècle. Si des colibris naturalisés parent les chapeaux et les éventails des élégantes, ils sont également présents en bijouterie. Grâce aux collectionneurs comme John Gould (1804-1881), l’Europe découvre toutes sortes d’oiseaux exotiques. 1500 spécimens empaillés dont 320 espèces d’oiseaux-mouches sont ainsi exposées dans un pavillon temporaire du Zoological Gardens lors de l’exposition universelle de 1851 à Londres. C'est ainsi qu'une véritable tendance se développe autour des années 1860-1870. Ces volatiles aux plumages colorés et irisés sont montés en collier ou encore en boucles d’oreilles et certains bijoux de ce type sont présentés lors de l’Exposition internationale de 1872 dans la capitale anglaise. Harry Emmanuel (1831-1898) fut l’un des premier bijoutier et joaillier d’Angleterre à fabriquer des bijoux-colibris.
Royal Collection Trust / © His Majesty King Charles III 2024
Royal Collection Trust / © His Majesty King Charles III 2024

Boucles d’oreilles en oiseaux empaillés
Si, à la fin du 19ème siècle, des colibris naturalisés parent les chapeaux et les éventails des élégantes, ils sont également présents en bijouterie. Grâce aux collectionneurs comme John Gould (1804-1881), l’Europe découvre toutes sortes d’oiseaux exotiques. 1500 spécimens empaillés dont 320 espèces d’oiseaux-mouches sont ainsi exposées dans un pavillon temporaire du Zoological Gardens lors de l’exposition universelle de 1851 à Londres. C'est ainsi qu'une véritable tendance se développe autour des années 1860-1870. Ces volatiles aux plumages colorés et irisés sont montés en collier ou encore en boucles d’oreilles et certains bijoux de ce type sont présentés lors de l’Exposition internationale de 1872 dans la capitale anglaise. Harry Emmanuel (1831-1898) fut l’un des premier bijoutier et joaillier d’Angleterre à fabriquer des bijoux-colibris.
© Victoria and Albert Museum, London
© Victoria and Albert Museum, London
Parfois, certains protagonistes à l’instar de Paganel, dans Les Enfants du Capitaine Grant de Jules Verne (1828-1905), font état des modes en matière de bijoux - comme celle des bijoux entomologiques - quand ce n’est pas le texte littéraire qui inspire les parures à porter comme le fût le cas du Waverley Ball de 1871, commémorant le centenaire de l’écrivain Sir Walter Scott (1771-1832).
Dans l’atelier
Romans, poèmes et nouvelles peuvent également témoigner des connaissances et des savoir-faire acquis au fil du temps sur les bijoux et les gemmes. Entre les lignes, les écrivains parsèment des informations sur les techniques, les métiers, les conditions de vie et de travail des artisans du secteur relatif à la bijouterie et la joaillerie. Dans son roman-feuilleton Les Mystères de Paris publié entre 1842 et 1843, Eugène Sue (1804-1857) aborde le monde ouvrier et la misère de la capitale française. Au quatrième chapitre, l’auteur brosse le portrait du vertueux lapidaire Morel dont l’atelier et le logis sont situés rue du Temple, dans le Marais. Un quartier bien connu pour être durant le 19e siècle, selon l’historienne Jacqueline Viruega, dédié à la fabrique de la bijouterie-joaillerie.
Dix ans plus tard, avec La Famille Jouffroy (1853-1854), Eugène Sue donne vie à Fortuné Sauval, un orfèvre bijoutier : « mais orfèvre à la façon de l’immortel Benvenuto Cellini ; en d’autres termes, un grand artiste ». Dans cette saga familiale réaliste, l’écrivain nous invite à pousser la porte de l’atelier de la Cour des Coches, quartier de la Madeleine, et nous décrit avec abondance de détails le métier de bijoutier. Fortuné travaille au côté du vieil ouvrier M. Laurencin dont le père semble s’être formé auprès de l’illustre orfèvre du 18e siècle, François-Thomas Germain (1726-1791). En citant des noms célèbres à l’instar de Germain ou de Cellini, Eugène Sue appuie la véracité de son propos.

La Famille Jouffroy
Dans le roman La Famille Jouffroy, publié dans un premier temps en feuilleton dans la presse de l’époque entre 1853 et 1854, l’écrivain français, Eugène Sue, pousse assez loin les détails sur le métier d’orfèvre-bijoutier. Il informe ainsi son lecteur du salaire perçu par les différents employés de Fortuné Sauval, l’un de ses protagonistes :
« Catherine, assise non loin de son fils, s'occupait, à l'aide d'une pierre de sanguine, de rendre d'un poli étincelant l'intérieur de la large cuvette de l'aiguière, et montrait dans ce travail de brunissage l'habileté d'une ouvrière consommée. Elle était devenue telle à force d'application, d'intelligence ; elle commençait aussi à pratiquer l'art attrayant de remaillage, sorte de peinture composée de minéraux en fusion, et appliquée sur le métal. Catherine, toujours occupée, depuis environ deux ans, dans l'atelier de l'orfèvre, gagnait alors trois à quatre francs par jour. Le salaire du père Laurencin et de son petit-fils s'élevait quotidiennement pour eux deux à huit ou dix francs. Ils étaient à Paris nourris chez leur patron ainsi que Catherine, chargée par lui de la surveillance de son ménage, mais elle continuait d'habiter sa mansarde dans l'une des maisons de la cour des Coches, dont elle était le bon génie invisible. »
Le salaire du père Laurencin et de son petit-fils Michel s'élève quotidiennement à huit ou dix francs pour eux deux. Un montant qui se veut proche de la réalité et que l’on peut aisément comparer aux informations données par Alphonse Fouquet (1828-1911) dans Histoire de ma vie industrielle. Le joaillier raconte que lorsqu'il travaille dans l'atelier Pinard en 1848, il est payé cinq francs la journée de douze heures. L’œuvre littéraire d’Eugène Sue se veut donc une porte ouverte sur le fonctionnement d’un atelier de bijouterie du 19ème siècle. Le texte nous instruit sur les rapports de hiérarchie entre maître et apprenti, sur l’endogamie du métier, mais aussi sur les différents acteurs de ce secteur professionnel.
Dans son récit, Sue compare par ailleurs Fortuné Sauval au célèbre orfèvre de la Renaissance : Benvenuto Cellini (1500-1571). Cette information est à rapprocher de la vie personnelle de l’écrivain qui, comme Honoré de Balzac et Jules Janin, est un client de François-Désiré Froment-Meurice (1802-1855), orfèvre-joaillier de la ville de Paris. Un artiste qu’Eugène Sue nomme dans leurs échanges de lettres : « Benvenuto Cellini ». Dans le début de La Famille Jouffroy, il est question d’un bijou dont la description peut faire vivement penser à un bracelet composé par le ciseleur et bijoutier Jules Wièse (1818-1890) pour Froment-Meurice d’après le sculpteur James Pradier (1790-1852) en 1845.
« La compagne de M. de Villetaneuse, absorbée dans son admiration croissante pour les bijoux, qu'elle dévorait des yeux, n'avait nullement remarqué le retour de l'apprenti. Elle tenait dans ses mains un bracelet d'or d'un goût charmant et d'une exécution merveilleuse ; il représentait deux naïades, à demi couchées, et accoudées à une urne de rubis, d'où sortait un ruissellement de petits diamants qui figurant l'onde cristalline épandue de cette urne, ondoyaient et disparaissaient, ça et là, au milieu d'une double bordure d'algues marines, émaillées de vert, formant l'encadrement du bracelet. »
Eugène Sue, La Famille Jouffroy, Paris, Jules Rouff & Cie Éditeurs, 1860, p.14-15
Bibliothèque nationale de France
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Bracelet à cassolette néo-renaissance
Dans le roman La Famille Jouffroy, publié dans un premier temps en feuilleton dans la presse de l’époque entre 1853 et 1854, l’écrivain français, Eugène Sue, pousse assez loin les détails sur le métier d’orfèvre-bijoutier. Il informe ainsi son lecteur du salaire perçu par les différents employés de Fortuné Sauval, l’un de ses protagonistes :
« Catherine, assise non loin de son fils, s'occupait, à l'aide d'une pierre de sanguine, de rendre d'un poli étincelant l'intérieur de la large cuvette de l'aiguière, et montrait dans ce travail de brunissage l'habileté d'une ouvrière consommée. Elle était devenue telle à force d'application, d'intelligence ; elle commençait aussi à pratiquer l'art attrayant de remaillage, sorte de peinture composée de minéraux en fusion, et appliquée sur le métal. Catherine, toujours occupée, depuis environ deux ans, dans l'atelier de l'orfèvre, gagnait alors trois à quatre francs par jour. Le salaire du père Laurencin et de son petit-fils s'élevait quotidiennement pour eux deux à huit ou dix francs. Ils étaient à Paris nourris chez leur patron ainsi que Catherine, chargée par lui de la surveillance de son ménage, mais elle continuait d'habiter sa mansarde dans l'une des maisons de la cour des Coches, dont elle était le bon génie invisible. »
Le salaire du père Laurencin et de son petit-fils Michel s'élève quotidiennement à huit ou dix francs pour eux deux. Un montant qui se veut proche de la réalité et que l’on peut aisément comparer aux informations données par Alphonse Fouquet (1828-1911) dans Histoire de ma vie industrielle. Le joaillier raconte que lorsqu'il travaille dans l'atelier Pinard en 1848, il est payé cinq francs la journée de douze heures. L’œuvre littéraire d’Eugène Sue se veut donc une porte ouverte sur le fonctionnement d’un atelier de bijouterie du 19ème siècle. Le texte nous instruit sur les rapports de hiérarchie entre maître et apprenti, sur l’endogamie du métier, mais aussi sur les différents acteurs de ce secteur professionnel.
Dans son récit, Sue compare par ailleurs Fortuné Sauval au célèbre orfèvre de la Renaissance : Benvenuto Cellini (1500-1571). Cette information est à rapprocher de la vie personnelle de l’écrivain qui, comme Honoré de Balzac et Jules Janin, est un client de François-Désiré Froment-Meurice (1802-1855), orfèvre-joaillier de la ville de Paris. Un artiste qu’Eugène Sue nomme dans leurs échanges de lettres : « Benvenuto Cellini ». Dans le début de La Famille Jouffroy, il est question d’un bijou dont la description peut faire vivement penser à un bracelet composé par le ciseleur et bijoutier Jules Wièse (1818-1890) pour Froment-Meurice d’après le sculpteur James Pradier (1790-1852) en 1845.
« La compagne de M. de Villetaneuse, absorbée dans son admiration croissante pour les bijoux, qu'elle dévorait des yeux, n'avait nullement remarqué le retour de l'apprenti. Elle tenait dans ses mains un bracelet d'or d'un goût charmant et d'une exécution merveilleuse ; il représentait deux naïades, à demi couchées, et accoudées à une urne de rubis, d'où sortait un ruissellement de petits diamants qui figurant l'onde cristalline épandue de cette urne, ondoyaient et disparaissaient, ça et là, au milieu d'une double bordure d'algues marines, émaillées de vert, formant l'encadrement du bracelet. »
Eugène Sue, La Famille Jouffroy, Paris, Jules Rouff & Cie Éditeurs, 1860, p.14-15
© Bridgeman
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Les personnages Catherine de Morlac et la jeune apprentie Camille attestent quant à elles de la présence des femmes au sein de la fabrique de bijouterie. Si elles sont le plus souvent derrière le comptoir marchand comme le signale Jacqueline Viruega, elles sont également, selon l’annuaire Azur, brunisseuses, monteuses, polisseuses, émailleuses, guillocheuses ou encore reperceuses.

Atelier de joaillerie et de bijouterie
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Aux descriptions techniques s’ajoutent des représentations emblématiques des acteurs du milieu bijoutier. « De vendeuse dans un Aux mille parures où tout était faux », Mlle Devoidy passe enfileuse de perles. Dans Gigi, roman de Colette, cette travailleuse confectionne les sautoirs des Américaines, des carcans de quatorze rangs et des colliers aux actrices comme Polaire.

L'enfilage des perles
Dans le roman de Colette écrit en 1944, Gigi se rend dans l’atelier de l’enfileuse de perles, Mme Devoidy. La jeune fille y est spectatrice d’une scène des moins banales entre l’artisane et une cliente venant faire renfiler son collier. L’extrait nous donne des indications sur la manière peu conventionnelle de tester l’authenticité d’une perle :
« Ma mémoire retient l’image, entre autres, d’une femme tout argentée de chinchillas. Elle entra agitée, si robuste et si populacière sous son luxe qu’elle était un plaisir pour les yeux.
Elle s’assit rudement sur le tabouret de paille et commanda :
– Ne me désenfilez pas tout le rang. Séparez-moi seulement celle-là, à côté du centre, oui, cette belle-là…
Mlle Devoidy, qui n’aimait pas les despotes, coupa posément deux nœuds de soie, et poussa la perle libre vers sa cliente. La belle femme s’en saisit, l’étudia de tout près. Sous la lampe, j’aurais pu compter ses grands cils agglutinés et palpitants. Elle tendit la perle à l’enfileuse :
– À vous, qu’est-ce qu’elle vous dit, cette perle-là ?
– Je ne me connais pas en perles, dit Mlle Devoidy impassible.
– Sans blague ?
La belle femme montra la table du geste, avec une intention ironique. Puis son visage changea, elle empoigna une petite masse de fonte sous laquelle Mlle Devoidy maintenait une série d’aiguilles enfilées à l’avance, et la précipita sur la perle, qui s’écrasa en menus débris. Je fis " Oh ! " malgré moi. Mlle Devoidy ne se permit pas d’autre mouvement que de ramener contre son buste, sous ses mains fidèles, un travail inachevé et des perles éparses. La cliente contempla son œuvre sans mot dire. Enfin, elle éclata en larmes véhémentes. Elle hoquetait : " Le salaud, le salaud ! " tout en recueillant sur un coin de mouchoir le noir de ses cils. Puis elle tassa dans son réticule son collier amputé d’une perle, réclama un " petit papier fin " où elle enferma les moindres fragments de la perle fausse, et se leva.
– C’est la première fois que vous voyez une chose pareille, mademoiselle Devoidy ?
Mlle Devoidy rangeait son établi minutieusement, de ses mains soigneuses qui ne tremblaient pas.
– Non, la seconde, dit-elle. Avec cette différence que la première fois la perle a résisté. Elle était vraie. Le reste du collier aussi.
– Et qu’est-ce que la dame a dit ?
– Ce n’était pas une dame, c’était un monsieur. Il a dit : " Ah ! la garce ! "
– Pourquoi ?
– Le collier, c’était celui de sa femme. Elle avait fait croire à son mari qu’il coûtait quinze francs… Oui. Oh ! vous savez, autour des perles, c’est rare s’il n’y a pas des histoires de toutes les couleurs… »
Libre de droits
Libre de droits
Chez Georges Perec dans La Vie mode d’emploi (1978), Marguerite incarne quant à elle une miniaturiste travaillant pour les bijoutiers. En 1979, Jeanne Bourin (1922-2003), dans son roman historique La Chambre des dames dresse le quotidien des Brunel, orfèvres à Paris au temps de Louis IX. En sus de décrire avec une certaine authenticité les lieux comme la rue Quincampoix et la Galerie marchande du Palais sur l’île de la Cité où les marchands merciers de l’époque vendent leurs articles de luxe, l’écrivaine évoque le personnage de Mathilde. Cette fille de joaillier, travaillant auprès de son mari orfèvre, dessine des modèles de bijoux.

Les marchands de pierres précieuses
Le lapidaire fait suite dans le même volume à un « Livre des simples médecines » mais, à sa différence, il ne présente pas d’illustrations savantes. Son frontispice sert au contraire à l’évocation d’une scène de genre. Dans une boutique de pierres précieuses et d’orfèvrerie un couple de marchands reçoit des clients et leur présente des bagues et des pierres colorées mises en évidence sur des tissus blancs. Des pièces d’orfèvrerie plus grandes sont exposées sur des étagères : vaisselle, nef, boucle de ceinture, bijoux. À travers l’ouverture de la porte un homme attaque la roche avec une pioche pour évoquer l’extraction des minéraux, seule concession au discours savant. Le commerce de luxe qui prospère dans les Pays-Bas méridionaux comprend aussi d’autres arts somptuaires, la tapisserie, la peinture et la production du livre enluminé, il peut compter sur une importante clientèle aristocratique et bourgeoise, locale et étrangère.
Bibliothèque nationale de France
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Gemmarum Scientia
Aux règles de bienséance et savoir-faire techniques au sujet des bijoux, s’ajoutent au sein du texte littéraire des connaissances liées aux gemmes. Dans son recueil de poèmes, Les Amours et nouveaux échanges des pierres précieuses, qualifié d’« épopée minérale » par Robert Sabatier, Rémy Belleau (1528-1577) « recherchant curieux la semence première / La cause, les effets, la couleur, la matière / Le vice et la vertu de ce thresor gemmeux », constelle ses vers des vertus des pierres. Le poète de la Pléiade évoque également l’art de la falsification et les différents procédés employés par les faussaires du 16e siècle pour contrefaire les gemmes. La technique des pierres en doublet explicitée dans les écrits de Jean d’Outremeuse (1338-1399) dans Le Trésorier de philosophie naturele des pierres précieuses y est décrite lorsque des vers 121 à 130 Belleau évoque le rubis3 :
« L’un d’une table redoublée
De Crystal net et non scabreux,
Estant bien jointe et bien collée
Une fueille rouge entre-deux,
Sous ce Doublet et faulse glace
Du Rubis, que le plus rusé,
Des pierres, et de leur naissance,
Bien souvent s’y trouve abusé. »
Le texte littéraire regorge donc d’abondantes informations sur les matières employées. Dans Vingt mille lieues sous les mers, Jules Verne donne des indications éclairées sur le corail ou encore les pêcheries de perles de Ceylan. Dans ses écrits, l’auteur s’attarde également au cœur des mines d’or du Mont Alexandre en Australie, et apporte quelques observations et extrapolations sur le diamant. Cette gemme précieuse dont Maxime Du Camp (1822-1894) détaille toutes les étapes relatives à sa taille dans En Hollande de 1858, est au cœur du roman d’aventures de L’Étoile du Sud, le pays des diamants. Verne qui s’appuie sur les expériences controversées de James Ballantyne Hallay (1855-1931) y aborde la fabrication d’un diamant artificiel.

« Clivage du diamant »
Dans En Hollande, roman écrit en 1858, l’écrivain et photographe Maxime Du Camp retrace le récit du voyage qu’il a effectué durant quinze jours pendant l’hiver 1857. Le texte est composé de lettres rédigées par Du Camp à un anonyme. Il y décrit ses visites de La Haye, Rotterdam, Leyde, Utrecht et relate la découverte des savoir-faire relatifs à la taille du diamant lors d’une excursion à Amsterdam. Entre les lignes, il relaie le travail d’un ouvrier qui aurait taillé le « Koynor ». Si l’orthographe n’est pas respectée, l’écrivain semble ici évoquer le célèbre diamant « Koh-i-noor » (Montagne de Lumière). Cette pierre de 186 carats trouvée en Inde est offerte en 1850 à la Reine Victoria et présentée lors de l’Exposition universelle de Londres en 1851. Sous la supervision du prince consort Albert, la gemme est retaillée en 1852 et l’opération est confiée à Voorsanger, diamantaire de la taillerie hollandaise de M. Coster à Amsterdam. La retaille est exécutée à Londres sous les yeux de M. Garrard, joaillier de la reine.
« Au milieu de ces tanières s'élève un haut bâtiment de bonne mine, à larges fenêtres, où j'entends ronfler le bruit d'une machine à vapeur. C'est l'établissement où se taillent les diamants ; vous savez que c'est ici que sont taillées toutes les belles pierres de l'Europe ; j'entrai ; les ouvriers sont israélites pour la plupart, mais c'est entretenu par des Hollandais, donc c'est propre ! On m'a montré complaisamment et en grand détail la manière de procéder, c'est fort simple. Le diamant natif, tel qu'il sort des mines, ressemble assez exactement à un morceau terni de gomme arabique ; quelquefois on le livre dans cet état à la taille, mais le plus souvent on le coupe. Ainsi que vous le savez, le diamant seul entame le diamant. J'ai assisté à trois opérations ; toutes trois exigent une longue habitude et une adresse extrême :
Première opération. COUPE.— Sur un court mandrin de bois, on fixe, dans un ciment malléable à la chaleur et très-facilement durci par le refroidissement, la pierre brute ; on étudie et on reconnaît sa veine ; puis, à l'aide d'un fragment de diamant tranchant, également assujetti dans la pâte, on appuie avec force sur l'endroit précisément choisi de la pierre qu'on veut couper, en donnant un mouvement de va-et-vient ; quand la fente est obtenue, on y introduit la lame d'un couteau très-trempé, on frappe un coup sec dessus et la pierre se sépare en deux fragments.
Seconde opération. PREMIÈRE TAILLE. — Un diamant, fixé comme ci-dessus est frotté fortement contre un autre diamant également immobilisé de la même manière ; c'est une sorte de polissage qui a besoin, pour être bien exécuté, d'une force considérable. Les mains des ouvriers sont entourées de gants qui ressemblent à de véritables armures. Le travail se fait, dans les deux cas, au-dessus d'une petite boite profonde, afin qu'aucune molécule, si impalpable qu'elle soit, de la poudre de diamant ne soit perdue. Cette première taille se fait en rose ou en brillant, selon le choix des pierres, ou suivant l'indication du contre-maître.
Troisième opération. LA TAILLE DÉFINITIVE. — Le diamant coupé et poli est serti dans un œuf de plomb, de façon à ne laisser paraître que la portion qu'on veut tailler ; à l'œuf est fixée une tige qu'on saisit dans une pince très-forte manœuvrée comme un étau. On applique la facette du diamant sur une meule de fer plate, qu'une machine à vapeur met en mouvement, qui fait deux mille tours à la minute et qui est enduite de poudre de diamant mêlée avec de l'huile. La pince qui maintient le diamant demeure absolument immobile entre deux pieux de fer, dont l'un s'appuie à sa gauche et l'autre à sa droite, aux extrémités. On charge cette pince avec des poids en plomb, afin d'appuyer plus fortement la pierre contre la meule, et, ainsi, d'accélérer la taille. L'ouvrier qui me donnait ces renseignements en travaillant devant moi est un vieux Juif, le plus habile qui soit dans son métier ; sa besogne lui est payée à la tâche, et il gagne facilement deux cent cinquante francs par semaine. C'est lui qui a taillé le fameux Koynor, ce dont il parle avec fierté, et ce qui lui a valu dix mille florins et en outre un beau cadeau de la reine d'Angleterre ; à l'Exposition universelle de Paris, il a obtenu une grande première médaille d'honneur.
— Et, me disait-il, c'est une chose bien douce pour un ouvrier. »
Maxime Du Camp, En Hollande, lettres à un ami, Paris Poulet-Malassis et de Broise, 1859, p. 121-124
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Koh-i-noor tel que présenté dans la grande exposition - exposé par la reine
Dans En Hollande, roman écrit en 1858, l’écrivain et photographe Maxime Du Camp retrace le récit du voyage qu’il a effectué durant quinze jours pendant l’hiver 1857. Le texte est composé de lettres rédigées par Du Camp à un anonyme. Il y décrit ses visites de La Haye, Rotterdam, Leyde, Utrecht et relate la découverte des savoir-faire relatifs à la taille du diamant lors d’une excursion à Amsterdam. Entre les lignes, il relaie le travail d’un ouvrier qui aurait taillé le « Koynor ». Si l’orthographe n’est pas respectée, l’écrivain semble ici évoquer le célèbre diamant « Koh-i-noor » (Montagne de Lumière). Cette pierre de 186 carats trouvée en Inde est offerte en 1850 à la Reine Victoria et présentée lors de l’Exposition universelle de Londres en 1851. Sous la supervision du prince consort Albert, la gemme est retaillée en 1852 et l’opération est confiée à Voorsanger, diamantaire de la taillerie hollandaise de M. Coster à Amsterdam. La retaille est exécutée à Londres sous les yeux de M. Garrard, joaillier de la reine.
« Au milieu de ces tanières s'élève un haut bâtiment de bonne mine, à larges fenêtres, où j'entends ronfler le bruit d'une machine à vapeur. C'est l'établissement où se taillent les diamants ; vous savez que c'est ici que sont taillées toutes les belles pierres de l'Europe ; j'entrai ; les ouvriers sont israélites pour la plupart, mais c'est entretenu par des Hollandais, donc c'est propre ! On m'a montré complaisamment et en grand détail la manière de procéder, c'est fort simple. Le diamant natif, tel qu'il sort des mines, ressemble assez exactement à un morceau terni de gomme arabique ; quelquefois on le livre dans cet état à la taille, mais le plus souvent on le coupe. Ainsi que vous le savez, le diamant seul entame le diamant. J'ai assisté à trois opérations ; toutes trois exigent une longue habitude et une adresse extrême :
Première opération. COUPE.— Sur un court mandrin de bois, on fixe, dans un ciment malléable à la chaleur et très-facilement durci par le refroidissement, la pierre brute ; on étudie et on reconnaît sa veine ; puis, à l'aide d'un fragment de diamant tranchant, également assujetti dans la pâte, on appuie avec force sur l'endroit précisément choisi de la pierre qu'on veut couper, en donnant un mouvement de va-et-vient ; quand la fente est obtenue, on y introduit la lame d'un couteau très-trempé, on frappe un coup sec dessus et la pierre se sépare en deux fragments.
Seconde opération. PREMIÈRE TAILLE. — Un diamant, fixé comme ci-dessus est frotté fortement contre un autre diamant également immobilisé de la même manière ; c'est une sorte de polissage qui a besoin, pour être bien exécuté, d'une force considérable. Les mains des ouvriers sont entourées de gants qui ressemblent à de véritables armures. Le travail se fait, dans les deux cas, au-dessus d'une petite boite profonde, afin qu'aucune molécule, si impalpable qu'elle soit, de la poudre de diamant ne soit perdue. Cette première taille se fait en rose ou en brillant, selon le choix des pierres, ou suivant l'indication du contre-maître.
Troisième opération. LA TAILLE DÉFINITIVE. — Le diamant coupé et poli est serti dans un œuf de plomb, de façon à ne laisser paraître que la portion qu'on veut tailler ; à l'œuf est fixée une tige qu'on saisit dans une pince très-forte manœuvrée comme un étau. On applique la facette du diamant sur une meule de fer plate, qu'une machine à vapeur met en mouvement, qui fait deux mille tours à la minute et qui est enduite de poudre de diamant mêlée avec de l'huile. La pince qui maintient le diamant demeure absolument immobile entre deux pieux de fer, dont l'un s'appuie à sa gauche et l'autre à sa droite, aux extrémités. On charge cette pince avec des poids en plomb, afin d'appuyer plus fortement la pierre contre la meule, et, ainsi, d'accélérer la taille. L'ouvrier qui me donnait ces renseignements en travaillant devant moi est un vieux Juif, le plus habile qui soit dans son métier ; sa besogne lui est payée à la tâche, et il gagne facilement deux cent cinquante francs par semaine. C'est lui qui a taillé le fameux Koynor, ce dont il parle avec fierté, et ce qui lui a valu dix mille florins et en outre un beau cadeau de la reine d'Angleterre ; à l'Exposition universelle de Paris, il a obtenu une grande première médaille d'honneur.
— Et, me disait-il, c'est une chose bien douce pour un ouvrier. »
Maxime Du Camp, En Hollande, lettres à un ami, Paris Poulet-Malassis et de Broise, 1859, p. 121-124
© Victoria and Albert Museum, London
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Véritable vulgarisateur des avancées scientifiques de son époque, Jules Verne n’est pas le seul écrivain à se servir des innovations techniques en matière de synthétisation du diamant comme trame de fond de son récit. Dans son chef-d’œuvre d’aventures scientificopolicières de 1912, Le Mystérieux Docteur Cornélius, Gustave Le Rouge (1867-1938) invite le lecteur dans le laboratoire de M. Maubreil au sein du manoir aux diamants. Le chimiste, aidé par Barruch s’essaie comme tant d’autres à la synthèse de l’indomptable gemme. Au sein du texte de grands scientifiques sont nommés. Henri Moissan (1852-1907) et ses théories figurent donc entre les lignes de Le Rouge. Si Moissan n’obtient en 1893 que de petits cristaux synthétisés, l’expérience de Maubreuil et Barruch se veut un succès… une réussite qui coûtera malheureusement la vie à un des deux personnages : « Meurs donc, vieux fou, rugit l’assassin, à moi le secret du diamant !4».

Le chimiste français Henri Moissan dans son laboratoire à Paris utilisant un four à arc électrique pour tenter de créer des diamants synthétiques
Le 17 mai 1893, le chimiste français Henri Moissan (1852-1907) évoque lors d’une conférence à l’Académie des Sciences, ses travaux sur la synthèse du diamant. Ses premières recherches sur le sujet débutent en 1892 dans son laboratoire de l’École supérieure de Pharmacie de Paris. Pour cela il analyse et examine les conditions géologiques et les propriétés du diamant. Comprenant que cette gemme a besoin de hautes pressions et de hautes températures pour se former, il invente alors un four électrique lui permettant d’avoisiner les 3500 degrès. Le 6 février 1893, Moissan annonce l’obtention de diamants synthétiques. Si ceux-ci sont microscopiques et si le procédé employé est contesté par Henry Le Chatelier (1850-1936) ou encore l’ingénieur britannique Charles Parsons (1854-1931), il est toutefois certain selon Claude Viel qu’Henri Moissan doit être considéré comme un véritable précurseur qui a ouvert la voie vers la synthèse moderne du diamant.
« – Vous regardez mes cailloux, dit M. de Maubreuil, j’en possède environ sept cents variétés et, dans le nombre, il y en a quelques-uns de fort beaux ; mais nous ferons mieux que cela. En ce moment je m’occupe de la synthèse du diamant ; le carbone cristallisé est la seule gemme que je ne sois pas arrivé à reproduire d’une façon satisfaisante. […]
– Avez-vous déjà obtenu quelques résultats ? demanda Baruch prodigieusement intéressé.
– Bah ! cela ne vaut pas la peine d’en parler ! J’ai bien fabriqué des diamants minuscules, mais tous étaient jaunis, tachés, ou présentaient quelque tare. Ce que je veux, c’est produire à volonté, sans le moindre aléa, des gemmes aussi grosses, aussi limpides que le Régent ou le Koh-i-noor. […]
– Moissan, lui-même, le grand chimiste français, dit Baruch, n’en avaient obtenu que de minuscules. Les plus gros étaient de la dimension d’une tête d’épingle et il les distribuait à titre de curiosité aux élèves de ses cours. […]
Maintenant, le silence régnait dans le laboratoire. Baruch disposa sur la table de vastes creusets qui furent remplis de barres de métal, saupoudrées d’une poussière de carbone très dense. Dans d’autres, M. de Maubreuil introduisit des blocs de graphite, et il ajusta les tubulures d’un appareil par lequel l’acide carbonique, porté à une haute température, devait arriver au sein même de la masse en fusion. […]
Baruch se saisit d’une lourde masse d’acier à manche très court, et, d’un geste brutal, fit voler le creuset en éclats. Chaque fragment de terre réfractaire apparut tapissé d’un éblouissant revêtement de diamants. Ils étincelaient de mille feux, au milieu de l’âcre vapeur qui s’exhalait encore. L’Américain était demeuré muet de stupeur et d’émerveillement. La fortune qui s’étalait devant ses yeux était inestimable, il y avait là des cristaux bruts de la grosseur d’une pomme que les impératrices et les reines se seraient disputés à coups de milliards. M. de Maubreuil, très pâle, considérait les gemmes avec un extatique sourire. »
Gustave Le Rouge, Le mystérieux docteur Cornélius, Paris, Maison du livre Moderne, 1912-1913
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Notes
- Paul Aron et Alain Viala, Sociologie de la littérature, Presses Universitaires de France, 2006.
- Voir Rose Fortassier, Les écrivains et la mode, de Balzac à nos jours, Paris, Presses Universitaires de France, 1988
- Rémy Belleau, Les Amours et nouveaux échanges des pierres précieuses, Genève, Librairie Droz, 1973, p.17
- Gustave Le Rouge, Le mystérieux docteur Cornélius, Paris, Maison du livre Moderne, 1912-1913, p. 144.
Provenance
Cet article a été conçu dans le cadre d'un partenariat avec l'École des Arts Joailliers, soutenue par Van Cleef & Arpels.
Lien permanent
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